Finalement je développe le hardi. C'est un peu simple de s'en tenir à deux lignes.
Pour le moment, il ne s'agit que d'une hypothèse. Je vois en Camus quelqu'un qui décrit bien l'angoisse du vide de l'homme occidental : il nous parle car nous avons tous connu ce sentiment dans une certaine mesure, moi le premier ; et que plus intéressant il faut trouver le moyen de répondre à cet état de fait.
L'homme occidental moderne prend comme un donné que tout homme naît creux, qu'il faut se remplir. Il pense que cette angoisse du vide est le propre de l'homme, en général ; que c'est un bien puisque lui individu peut se faire par lui-même.
Ainsi, il présente comme un bien son déracinement, le fait de ne plus vivre dans une culture ou religion donnée, car il y voit une manifestation de sa liberté. Il ne s'interroge donc pas sur les raisons de ce vide : il ne peut pas voir que l'ouvrier agricole musulman et ignare vit dans une culture donnée, tandis que lui, même lorsqu'il est très instruit ne vit dans rien du tout : il dispose d'un secteur culturel. L'un est tandis que l'autre a.
Il répond non par l'acte, comme le je l'affirme souvent par simplification, mais par l'agitation : il y a acte lorsque l'intelligence reconnaît le vrai, que la volonté ensuite reconnaît ce vrai pour bien, et que l'on agit. Un homme dans cette disposition d'esprit est toujours difficile à retourner : il saura pourquoi il fait la chose. Notre moderne, lui, se sachant au fond fragile, réagit en refusant de s'interroger sur son acte : il pense en général que toute discussion tue l'acte, qu'il faut se contenter d'agir. Cet acte se manifeste par la fuite dans les sensations exacerbées, dans l'adoption d'une activité comme idole, l'art par exemple, dans le sport, dans la révolte, une cause politique progressiste par exemple : tous les moyens sont bons pour échapper à sa propre vacuité. Mais c'est un palliatif, car on oublie le vide que le temps de ce divertissement, ou activité. Cela n'apporte pas la tranquillité d'âme, l'être.
Une nouvelle fois, tout cela part d'une fausse conception de la liberté : le choix que peut faire l'homme est un bien, et il doit se faire par-delà bien et mal, vrai et faux. L'important est de s'affirmer. L'individu était déjà mesure de toutes choses : le voici qui en plus se produit, se définit -conséquence logique certes- que l'homme d'élite est celui qui tire tout de lui-même. Ainsi, cette liberté que l'on sait pourtant destructrice, doit être acceptée : le moderne fait de cette souffrance, l'angoisse du vide, sa gloire. Il est le souffreteux ou valétudinaire qui se vit martyr, modèle de courage ; il ne refuse que pour cette raison le suicide philosophique qui pourtant pourrait être la manifestation ultime de sa liberté, tout autant que la réponse adéquate à sa vie absurde.
Raisonnant ainsi, il ne peut remettre en question l'idole liberté : car si elle produit de la souffrance, comment peut-elle être un bien ? Pourquoi tient-il autant à s'affirmer par-delà bien et mal ? Pourquoi rejette-t-il toute culture, tout produit qui lui serait imposé par l'éducation ? Pourquoi fait-il de toute détermination un mal pour l'individu ? Ce sont justement ces déterminations qui permettent à l'homme d'échapper à cette angoisse, qui permettent à l'homme d'être équilibré. Même lorsqu'elles sont fausses, il est toujours possible arrivé à l'âge adulte de les remettre en cause, par l'instruction. Il y a plus de chances de s'interroger sur le bien, sur le vrai, de chercher la sagesse en partant d'une culture ou religion donnée, qu'en expliquant que la vie est absurde.
L’œuvre de Camus est un symptôme de notre époque, qu'il me faudrait étudier à nouveau, à l'aune de ce que je sais aujourd'hui, en tant que cas pratique. J'ai moi-même débuté mes propres recherches, certainement pour échapper à ma propre vacuité ; et certains anciens de fopo pourraient tout à fait conclure de ce petit texte que j'ai tout autant répondu dans un premier temps par l'affirmation par l'acte : par une position. Vous l'aurez compris : ma critique ne porte pas sur son talent d'auteur.