La « résistance » de Stepinac - candidat pro-allemand qui avait en 1937 succédé à l’Allemand Bauer à Zagreb et aujourd’hui promis à la canonisation - relève de la légende. S. Alexander, dans ses deux livres apologétiques, ne trouve dans sa seule source originale, Katolicki List, journal de l’archevêché, que des signes d’adhésion au régime : tous les documents contradictoires sont de seconde main. Les fonds français, double du livre de Falconi, y ajoutent des précisions. Les archives oustachas ayant été symboliquement regroupées dans le palais archiépiscopal de Zagreb, les titistes les y découvrirent en 1945 : s’y trouvaient, entre autres, mainte photo de Stepinac faisant le salut oustachi (bras levé) auprès des hauts fonctionnaires ; et des textes, telle sa circulaire aux évêques publiée dans son journal le 29 avril 1941, glorifiant « l’État croate ressuscité » et « le chef de l’État croate », et ordonnant un « Te Deum solennel dans toutes les églises paroissiales ». Mais « il n’existe de lui aucun document protestant contre les crimes commis en Croatie par les Oustachis et les Allemands ». Les horreurs accumulées par « l’occupant et (...) les Oustachis [, avec lesquels] beaucoup de (...) chefs [musulmans] ont collaboré », encore découvertes en 1945, confirment la fusion de l’Église et de l’État sous Pavelic. Pullulaient les monastères-arsenaux, comme celui de Siroki Brijeg (en Herzégovine) où des franciscains criminels de guerre furent arrêtés en 1945. Le trésor oustachi, trouvé début 1946 dans le couvent du Kaptol des franciscains de Zagreb, contenait bijoux, or, dents en or scellées à des mâchoires entières, bagues sur des doigts coupés, etc., provenant du pillage d’orthodoxes et de juifs assassinés en masse ; un PV d’emballage rédigé pour chaque caisse prouvait la présence de fonctionnaires oustachis à chaque opération. Ce ne furent pas seulement « certains prêtres exaltés qui sont allés, par haine et par peur du communisme, jusqu’à prêter main-forte aux oustachis et à la Wehrmacht (...) durant l’occupation », mais l’ensemble d’un corps dominé par les franciscains : l’Église yougoslave s’était « compromise à tel point qu’il serait possible de dresser contre elle un réquisitoire en n’invoquant que des témoignages religieux ». Guy Radenac, consul à Zagreb, en entendait encore de nouveaux plus de deux ans après la guerre, significatifs de ce que Falconi a appelé « hideux mélange de boucheries et de fêtes » : sur les massacres d’orthodoxes, tel celui de Glina en (mai) 1941, confirmé par le récit du père Thomas, trappiste français réfugié pendant la guerre à Banja-Luka : 2 000 morts dans la nuit, hommes, femmes et enfants, tués et pillés ; sur les festivités avec l’occupant, les « grands dîners en l’honneur des officiers allemands » organisés par un couvent où l’on servait « des gâteaux (sic) (sic dans le texte) ornés de croix gammées », décrits par le père Loewenbrück, bénédictin français de Pleterje (selon lequel « seuls, parmi les ordres non cloîtrés, les dominicains furent irréprochables » mais furent tous tués sous une bombe britannique à la fin de la guerre). Parce qu’il est impossible de dissocier le martyre des Serbes orthodoxes de celui des juifs yougoslaves, évoquons la « conversion forcée » des orthodoxes, intelligentsia strictement exclue dans la mesure où elle était considérée comme irrécupérable : ce retour à « l’Inquisition espagnole » obligeait les victimes quand elles n’avaient pas été massacrées d’emblée à « choisir » entre l’adhésion au catholicisme et la mort. Le décret oustachi du 3 mai (complété par mainte autre mesure) qui en fixait les règles ne fut pas seulement un ordre oustachi, mais aussi un texte vatican contresigné par Tisserant. Belgrade attendit 1952 pour le révéler dans un Livre Blanc sur les relations Vatican-« État indépendant de Croatie » puisé à la fois au « journal personnel » de Stepinac et aux archives oustachies : il disculpait le secrétaire français de l’Orientale, seul prélat « romain » hostile à l’« acte de conversion, qui ne l’avait signé que « contre son gré », en reproduisant les procès-verbaux de ses entretiens orageux avec Rusinovic (sources de Falconi). Les Français, alarmés de l’énormité de ces révélations, consultèrent Tisserant : tout en invoquant « le rôle modérateur » de Stepinac, il confirma tout, ajoutant « que la secrétairerie d’État avait été "assez molle" » [20] .
...à la Curie
On connaît depuis les années soixante les silences de Pie XII sur « l’anti-christianisme du régime hitlérien, les persécutions, les déportations, les abominables méthodes de guerre et d’occupation » allemandes (de Blesson). Le dossier a été définitivement traité par Saul Friedlander sur la base de documents allemands et des volumes III et II des FRUS de 1942 et de 1943 (que complètent les fonds français). Il en ressort que la Curie fut informée au plus menu détail par des sources juives, américaines (l’Américain Myron Taylor, « représentant personnel » de Roosevelt « auprès du pape Pie XII », lui fournit un état précis des exterminations en Pologne le 26 septembre 1942) et allemandes ; qu’elle ne les dénonça pas, même quand, de juillet à octobre 1942, « les États-Unis et d’autres gouvernements », dont celui de Grande-Bretagne, unirent leur « efforts (...) pour obtenir du pape une protestation publique contre les atrocités nazies dans les territoires occupés par l’Allemagne ». Les divers motifs invoqués anticipent à la fois sur la négation des crimes et sur la thèse de l’innocence allemande :
« le pape dans ses discours a déjà condamné les offenses contre la moralité en temps de guerre et qu’être précis actuellement ne servirait qu’à aggraver les choses » ;
« le peuple allemand, dans l’amertume de sa défaite, lui reprochera plus tard d’avoir contribué, ne serait-ce qu’indirectement, à cette défaite (...) c’est précisément une telle accusation qui a été portée contre le Saint-Siège par les Allemands après la dernière guerre, en raison de certains phrases prononcées et de certaines attitudes adoptées par Benoît XV [pendant] les hostilités » (Montini à Tittmann) ;
« des rapports sur les mesures sévères (severe measures) prises contre des non-aryens étaient également parvenus au Saint-Siège d’autres sources mais que jusqu’à présent il n’avait pas été possible d’en vérifier l’exactitude » (Maglione, le 16 octobre 1942, trois semaines après le rapport Taylor sur la Pologne) ;
« le Saint-Siège ne pouvait dénoncer des atrocités particulières (specific), mais (...) avait souvent condamné les atrocités en général » et « ne pouvait pas vérifier les rapports des Alliés concernant le nombre de juifs exterminés, et caetera » (Maglione, le 26 décembre, après la condamnation solennelle, le 17, par les nations unies de « cette politique bestiale d’extermination accomplie de sang-froid »).
Pie XII usa d’un double argument le 30 décembre 1942, peu après le message de Noël qu’il présenta à Tittmann, « chargé d’affaires des États-Unis », comme répondant aux souhaits de tous ceux qui le pressaient d’« exprimer une parole (some word) de condamnation des atrocités nazies ». Ce long texte insignifiant, divisé en « cinq points fondamentaux de la pacification et de la Société humaine », comportait, au cinquième, une allusion « à des centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le seul fait de leur nationalité ou de leur origine ethnique, ont été vouées à la mort ou à une progressive extinction » : quatre lignes et 3 mots sur 13 pages de traduction française, que personne ne remarqua, pas même Berlin :
il invoqua « une certaine exagération pour des buts de propagande » dans « les rapports des Alliés sur les atrocités » ;
« il expliqua que lorsqu’il parlait des atrocités il ne pouvait nommer les nazis sans mentionner en même temps les bolcheviks ce qui (...) pourrait ne pas vraiment plaire aux Alliés » [21] .
Pas toujours muets, Pie XII et L’Osservatore « flétrirent les bombardements de Rome » avec passion jusqu’à l’été 1944 (après avoir tenté de les éviter depuis 1940), et ceux, depuis 1942, lancés contre les villes du Reich. Ces cris furent d’autant plus remarqués que le pape était resté coi sur les déportations de masse des juifs, comme celles qui eurent lieu « sous (s)es fenêtres », dans Rome occupée par les Allemands, depuis la mi-octobre 1943. Il avait confié à Hudal la tâche de discuter avec le général Stahel, commandant général de Rome, cette « question délicate [et] désagréable pour les relations germano-vaticanes », mais qui fut « liquidée », selon von Weiszäcker - nouvel ambassadeur du Reich venu depuis le début juillet 1943 préparer avec la Curie et les Anglo-Saxons le meilleur avenir allemand possible -, en moins de deux semaines : cette mission à elle seule constituait un aveu, compte tenu de l’antisémitisme du nazi autrichien Hudal et de son contact à Rome avec Walter Rauff, « chef des services de renseignements SS », « responsable du programme des chambres à gaz mobiles » de 1941 à l’Est (envoyé au printemps 1943 à Rome pour six mois par Martin Bormann, Rauff fut affecté en septembre « dans une unité SS opérant dans la région Gênes-Milan-Turin » dans le même but). On n’entendit pas davantage Pie XII sur les déportations de 1944, notamment celles des juifs hongrois, massives depuis mai [22] .
Sauvetage-recyclage des bourreaux
Dès ce moment et dans la perspective d’un « renversement des alliances » qui s’avéra impossible du point de vue militaire général mais progressa à marches forcées sur le plan politique, Washington et le Vatican avaient commencé le sauvetage-recyclage des bourreaux : le premier, notamment via Taylor et le symbole ecclésiastique du « pactole » américain à Rome depuis 1925, Mgr Spellman, finança en large part cette opération de masse, réalisée pour l’essentiel grâce au maillage ecclésiastique du continent, qui achève de donner sens aux « silences » pacelliens [23] .
De la guerre...
Walter Rauff, chef de « la section anticommuniste », fut pendant les négociations de reddition » séparée de l’Armée allemande d’Italie révélées en mars-avril 1945 « le principal interlocuteur » d’Alan Dulles, l’un des deux frères (avec Foster) de la célèbre firme d’avocats d’affaires Dulles, Sullivan and Cromwell, liés à la banque Schroeder, étai d’Hitler, et acteurs depuis 1919 de la liquidation douce de Versailles. Les tractations échouèrent en apparence - la capitulation en Italie ne précéda que de peu (le 2 mai) la générale -, mais sauvèrent « les officiers nazis qui y avaient été mêlés », tel Karl Wolff, « chef de l’état-major personnel de Himmler » et d’un « groupe d’intervention SS » en URSS, « personnellement compromis dans les meurtres de 300 000 personnes », condamné en 1949 à quatre ans d’emprisonnement, dont il ne fit « qu’une semaine ». Ces pourparlers avaient eu pour médiateur le Vatican, où entre 1943 et 1944 Rauff et Hudal créèrent le « réseau d’évasion » des criminels de guerre couvert par les Anglo-Américains (et les Français), opérationnel bien avant mai 1945 [24] .
Ce que nous savons des rapports entre Hudal et Pie XII infirme la thèse des historiens officiels de la Curie, tel le P. Graham, selon lequel « "Mgr Hudal n’a joué aucun rôle" au sein de la Commission pontificale d’assistance » ; et oriente vers celle de Ladislas Farago, qui affirme que le pape hissa Hudal « au niveau le plus haut de la hiérarchie du Saint-Siège » et en fit le principal adjoint de Montini (futur Paul VI) dans l’« opération d’exfiltration des nazis ». Hudal apparaît dans les recherches des dernières décennies comme le pivot, avec Mgrs Montini, Riberi et Siri, archevêque de Gênes, du dispositif mis en place à Rome et dans toute l’Europe occupée, financé par des trésors nazis et assimilés, « blanchis » et enflés par le marché noir et les fonds alliés. Le 23 août 1944, sous couvert d’« action caritative en faveur des prisonniers de guerre », le Saint-Siège sollicita des autorités alliées l’envoi d’un « représentant » flanqué d’un secrétaire, pour apporter « aux prisonniers catholiques une assistance religieuse normale ». Après l’acquiescement américain, il réclama le 2 décembre pour « le directeur spirituel des Allemands résidant en Italie » - Hudal - le droit de « visiter en Italie les internés civils de langue allemande ». Hudal entama ainsi sa mission dans les Rat Lines (nom de code anglo-saxon des filières d’évasion), avec Rauff et Riberi, également chargé en novembre 1944 « de s’occuper officiellement, au nom du Saint-Père, des Allemands détenus en Italie par les Alliés » : « la commission pontificale d’Assistance » ainsi créée, « instrument efficace de la politique américano-vaticane », soustrairait en masse au châtiment les criminels allemands, croates, hongrois, slovaques, ukrainiens, baltes, français, etc., avec le soutien permanent, entre autres, de Taylor et du RP Carroll, second successeur depuis la fin de 1940 (après Mgr Hurley) de Spellman à Rome.
Travaux allemands, anglo-saxons, courriers du Quai d’Orsay de toute provenance infirment les conclusions de l’équipe d’historiens français auxquels Mgr Decourtray confia l’examen des archives ecclésiastiques pour étudier le rôle de l’Église dans le sauvetage de l’ex-milicien Touvier, exemple-type des criminels de guerre ripolinés en réfugiés accablés par le sort : des prélats français inconscients ou mal informés auraient par charité secouru un bourreau qu’ils avaient pris pour une victime, sans être mandatés ou couverts. Une partie de l’Église française se compromit en réalité comme toutes ses homologues dans une opération romaine. Dès novembre 1944, Tardini, de la Secrétairerie d’État, motiva devant le diplomate français, Guérin l’appel de « quatre prêtres américains » à la secrétairerie d’État « par l’importance croissante des affaires » communes, les besoins de la correspondance en anglais « en particulier, de l’organisation des secours », qui impliquaient coopération. En février 1945, « les divers organismes », les deux commissions pontificales d’Assistance aux réfugiés et aux rapatriés, furent groupés « en une seule oeuvre, la commission pontificale d’Assistance », financée par « l’UNRRA » - les États-Unis - « par l’intermédiaire du Vatican ». Au tournant de 1944, elle fonctionnait à Rome, dans toute l’Italie via « les centres diocésains paroissiens » et à l’étranger, par ses diverses missions, « dont certaines se sont rendues en Allemagne, en Autriche et en Hongrie ». Les « réfugiés politiques » arrivés en Italie « sont dirigés sur le père Faller », résidant Piazza Cairoli, « religieux allemand qui s’occupe d’un centre d’accueil destiné à tous les réfugiés se trouvant en Italie. Ce centre, qui a connu une activité particulière en 1944 et 1945, a reçu indistinctement les réfugiés de toutes nationalités venues d’Europe Centrale et particulièrement d’Allemagne ». Faller « les met en contact avec le père [français] Blondeau », de l’hôpital Fato Bene Fratelli, sur l’île du fleuve Tevere. Blondeau, pivot d’un réseau de « couvents dont le personnel est en partie français », leur « communique l’adresse d’un couvent à Rome susceptible de les héberger ». Faller les adresse aussi à Riberi, via Po, qui « leur délivre une carte donnant accès à un mess pontifical ». « La commission », qui travaillait « en accord avec les autorités italiennes ou alliées et avec l’UNRRA », servit dès 1944 « trois millions de repas » dans le réfectoire pontifical de la Via Po. Blondeau « remet enfin à chacun, suivant sa situation, une somme d’argent » pour l’achat de vêtements et objets de première nécessité. Dernière étape, « certains réfugiés ont obtenu des passeports pour se rendre en Amérique du Sud » : la Croix-Rouge internationale, à la demande des Anglo-Saxons très influents en Suisse, envoya à Hudal, à l’Anima, ces passeports dont le flot gonflerait à partir de mai 1945. D’énormes poissons avaient déjà échappé au filet : Bormann, considéré par Hilberg comme mort en 1945 pendant « la bataille de Berlin », « aurait quitté l’Allemagne dès le 10 mai 1945 par le Tyrol et pour l’Argentine après quelques mois de secret romain sous la sauvegarde de Mgr Hudal », selon Jean-Pierre Blancpain, et de Rauff (Werner Brockdorff) ; le transfert de ce protégé de la Curie eut lieu selon Paul Manning en 1948, et on lui remit une grosse part de « la réserve financière de la Deutsche Bank » [25] .
... à l’après-guerre
L’idéologie de l’innocence allemande, qui avait dans les discours du pape cheminé depuis l’ère de la défaite assurée, fut au fil des ans de guerre froide officielle délestée de toute auto-censure. Partie visible de l’iceberg de la pratique, puisque le sauvetage des criminels de guerre se poursuivit longtemps sous la houlette d’Hudal, dont l’ouvrage posthume de 1976 (Römische Tagebücher. Lebensbeichte eines alten Bischofs) revendique un nazisme intact et « la grâce d’avoir pu rendre visite dans leurs geôles et dans les camps à tant de victimes de l’après-guerre, pour les consoler, les aider et les pourvoir de faux papiers leur permettant de fuir vers un pays plus heureux ». Parmi eux figurait Franz Stangl, ancien commandant des camps de Sobibor puis de Treblinka, qu’il accueillit ainsi : « Vous devez être Franz Stangl. Je vous attendais » ; il l’hébergea au Germanicum avant de lui remettre son « nouveau passeport (...) de la Croix-Rouge ».
L’entreprise mobilisant tous les épiscopats impliqua la Suisse, siège du Comité international de la Croix-Rouge contrôlé de fait par Washington, soumise à une pression à laquelle la rendaient sensible son statut de havre des intérêts mêlés de capitaux et ses liens directs avec les capitaux allemands. La France fut à l’automne 1945 la première cible de la campagne, ensuite inlassable, du CICR en faveur de la protection des « prisonniers allemands [que] les Français affam[ai]ent ». En août, le nonce à Paris Roncalli (futur Jean XXIII) reçut du Quai d’Orsay libre accès à tous les camps. Il les visita assidûment, sous couvert de dispenser « des paroles de réconfort et d’encouragement d’ordre spirituel » aux PG en général et aux séminaristes en particulier, de Chartres à Montpellier en passant par Noisy-le-Sec. Au tournant de 1945, les camps français sous autorité américaine, tels ceux de Normandie, de Brienne-le-Château et Mailly, étaient des passoires à Allemands et « Yougoslaves » : les PG revêtaient sur leur treillis portant le macaron POW (prisoner of war) « un uniforme américain sans aucune marque particulière » ; « aucune mesure de précaution particulière » n’était prise envers les « criminels de guerre (...) reconnus », pourvus par des Français de « la Main Rouge » (organisation clandestine d’extrême droite) de faux papiers [26] .
La mission pontificale de Secours
En octobre 1945, Montini, interlocuteur privilégié des Américains (principal agent vatican et chef des Rat Lines, selon Aaarons et Loftus), fit à Maritain des semi-aveux sur la filière d’évasion sud-américaine, « la mission pontificale de Secours » pour « l’Autriche et l’Allemagne », dirigée par Mgr Chiarlo, ancien nonce en Amérique du Sud, et siégeant à Francfort (en zone américaine) : « ses collaborateurs appartiennent à toutes les nationalités d’Europe centrale, ils apporteront aux diverses populations, spécialement aux réfugiés et aux fugitifs, des secours spirituels aussi bien qu’une aide matérielle ». Mgrs Chiarlo et Gawlina (aumônier de l’armée polonaise) sillonnaient depuis novembre 1945 les zones américaine et britannique (les Français leur fermaient encore la leur) pour « visiter le plus grand nombre possible d’anciens prisonniers de guerre, détenus politiques et surtout réfugiés de toutes les nationalités » - germanique surtout. En décembre, le dispositif était au point, et les 5 et 6 se réunirent à Berlin cinq prélats chargés de l’Est, avec des délégués des organisations de secours et d’accueil des réfugiés allemands. Lot représentatif du nazisme épiscopal, malgré la légende de « résistant » de leur président, von Preysing, archevêque de Berlin (et un des trois cardinaux de la première promotion allemande d’après-guerre, avec von Galen et Frings) - légende par défaut, son dossier de guerre auxquels s’intéressaient des chercheurs des années soixante ayant disparu. A la réunion qu’il convoqua le 21 mai 1947 à son siège de Trèves, l’évêque Bornewasser fut clair sur le rôle des siens dans la fuite des nazis : « c’est actuellement le devoir absolu et aussi l’intérêt de l’Église de conduire le peuple allemand pour qu’il se souvienne encore avec fierté de sa noble qualité d’Allemand. C’est la jeunesse qui aura toute notre sollicitude, nous organiserons des cours du soir où nos jeunes auront la possibilité de se perfectionner dans la connaissance des langues étrangères de préférence l’espagnol et l’anglais, afin que ceux qui désireront ou devront émigrer en Amérique du Sud puissent montrer là-bas le visage du "vrai Deutschtum". Vous devez éduquer la jeunesse dans le sens d’une Allemagne "totale et nationale" ».
L’organisme « pontifical » prit forme définitive en mai 1946, où Mgr Munch, évêque germano-américain de Fargo, devint « représentant du Saint-Siège » en Allemagne et chef de la « mission vaticane d’Assistance aux réfugiés » - à la place de Chiarlo, nommé nonce au Brésil (gros centre d’accueil). Né dans le Wisconsin « de souche allemande », dépêché par « le département de la Guerre », Munch arriva en août 1946 à Berlin « dans un avion militaire américain ». « Aumônier des forces américaines d’occupation », il succédait à Spellman, qui gardait la haute main sur « toutes les affaires importantes », et rejoignit aussitôt le clan des favoris « de Pie XII et de Mgr Tardini ». En mars 1947, quand Pie XII, devant le directeur pour l’Italie de l’Associated Press, Guptill, « revendiqu[a] la liberté du Saint-Siège, des évêques et des associations catholiques du monde entier » de fournir de l’« aide à ceux qui sont dans le besoin », surtout « les émigrés et les réfugiés », l’ouvrage était très avancé. Le nombre des « soupes populaires » servies via Po était passé de trois millions en 1944 à 28 771 150 en 1945 et à 40 731 750 en 1946. Des mouvements financiers étaient dirigés vers les zones de fuite, en accord avec les Pie Opere di Religione. Après d’autres, les courriers français confirment l’aspect tentaculaire d’une action que Blondeau imputa en mars 1947 aux « devoirs de la charité » sans convaincre Maritain, informé que « des personnes gravement suspectes ou condamnées par contumace ont réussi à passer à l’étranger » [27] .
Du havre suisse aux associations catholiques
De l’Ouest à l’Est l’Église participa au processus. La Suisse, soumise au second semestre de 1945 à « intervention américaine » permanente, supplanta au tournant de 1945 l’UNRRA dans « l’aide aux populations » d’Allemagne et d’Autriche, et aux Allemands expulsés, sous couvert « de lutter contre la propagande soviétique ». De « Don suisse » en « Secours aux enfants », de Caritas ou de « Centrale sanitaire suisse » en Croix-Rouge, aides et secours à « l’Europe » réunis par les milieux financiers de Zurich et Bâle (chimie liée à l’IG Farben en tête) se bornèrent de plus en plus strictement aux Germains. Sollicitée pour réhabiliter le clergé protestant allemand, aspect majeur du blanchiment des cadres, la Suisse fut aussi mobilisée dans son fief germanophile catholique. Le Vatican trouva des exécutants en maint diocèse : à Fribourg, celui de Mgr Besson (mort en 1944 et remplacé par le chanoine Charrière) où « les idées et le niveau intellectuel [d’]une importante fraction d clergé et des] fidèles (...) sont demeurés ce que pouvaient être ceux d’un diocèse breton sous l’Ordre moral » ; dans l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln, « poste d’écoute ouvert à beaucoup de messages » ; dans le gallophobe Tessin, dont l’évêque Jelmini transforma « de notoriété publique » le « sanatorium » d’Agra, près de Lugano, en « gare régulatrice pour l’évasion de nazis vers l’Amérique du Sud » (fonction banale des sanatoria suisses, comme Davos, après 1945). Jelmini y sauvait les Allemands et leurs alliés, tel l’abbé Jassédé, « excellent Français », dit-il, auquel il confia en 1947 « la cure d’Agra » et le poste d’« aumônier » du « sanatorium » comportant « l’éducation morale et religieuse » des « enfants sarrois » accueillis : cet « ancien agent de la Gestapo (...) condamné pour collaboration » était recherché en 1946 par la police d’Orléans [28] .
De ces Touvier l’Europe orientale fournit le groupe le mieux connu, avec son gigantesque réseau animé du côté ukrainien par Mgr Bucko, un des chefs de la croisade anti-russe. La Croatie s’y illustra, puisque la filière du père Draganovic, secrétaire de Saric, familier de guerre de Maglione, Montini et Pie XII, aurait soustrait au châtiment environ 30 000 criminels croates, dont Pavelic, Saric et Rozman : la « plaque tournante [romaine] de l’opération », « l’institut San Girolamo » (Saint-Jérôme), recueillait avant leur départ (de Gênes) ces hommes regroupés par l’archevêché de Zagreb, les couvents et autres institutions croates (dont la Croix-Rouge) placés sous la tutelle de Stepinac resté sur place à la débâcle ; puis par le haut-clergé d’Autriche et la « mission pontificale » de Salzburg ; enfin par la Curie, l’archevêque de Gênes, « la police italienne », et maint chef de la Démocratie chrétienne (dont de Gasperi). Ce n’est « qu’avec la complicité des autorités occupantes » que d’« anciens ministres » et responsables du régime de Tiso filèrent de zone américaine d’Allemagne à Rome. Le Saint-Siège les y traitait avec tous les égards au début de 1946 : Karel Sidor, ancien délégué de Tiso et législateur de la persécution des juifs par la Slovaquie « encore autonome », entre janvier et mars 1939, abritait une trentaine d’émigrés dans son palais romain, tels Durcansky, le père Polakovic, sous-directeur de la Propagande, et le professeur Miskovic, ancien président de « Prol » (Sokols catholiques) qui avait avant son départ laissé à la « Jeunesse Hlinka » son « exposé des consignes » contre le nouveau régime.
Au printemps de 1946, l’Unità mena campagne contre Pax Romana, ancienne « confédération des associations catholiques » siégeant avant-guerre à Fribourg, qui avait « élargi ses cadres et étendu ses buts ». Pilier de la reconstruction des « Internationales catholiques » menée entre Salamanque, Fribourg et Rome (où les jésuites « joueraient un rôle important »), elle dispensait fausses « bourses d’études » et vrais faux passeports aux « criminels de guerre notoires ». Madrid avait délégué en Italie le journaliste Ruiz, « homme de confiance du ministre des Affaires étrangères Artajo [en vue] de regrouper et d’organiser les (...) fascistes fugitifs » de Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Yougoslavie et Pologne pour leur transfert en Espagne. Cet afflux financé par les États-Unis entraîna la création à Madrid, dans les années cinquante, d’une foule d’organismes « catholiques » pour « réfugiés politiques ».
Le rôle de Pax Romana, démenti par le Popolo, fut confirmé par les Français, qui, catholiques inclus, se méfiaient d’une organisation dont les congrès accueillaient dès 1946 des « délégations de Croatie, Slovaquie, Lithuanie, Bohême, Hongrie, et Pologne » composées « de jeunes réfugiés de l’Europe centrale ». Selon Radenac, « les milieux oustachis de Zagreb » diffusaient encore en 1947 les adresses connues des couvents accueillant les fugitifs, pris en charge par des bourses de « Pax romana ». Lui-même savait « de source directe » que le plus jeune fils de Radic, hébergé plus de six semaines à Rome au « couvent Saint-Jeronimo », venait de donner « cette adresse à un ami ». Caritas jouait le même rôle, assurant les secours aux familles d’émigrés et d’oustachis terroristes sur place. Les procès yougoslaves précisèrent l’ampleur de la filière : le régime, appuyé « sur des faits réels », prouva que les inculpés, tels, en 1952, les franciscains de Mostar, notamment accusés de « recel d’or et d’objets précieux pillés par les oustaches et découverts dans une de leurs églises à Zagreb (...) et de complicité dans la fuite d’ex-oustaches poursuivis pour leurs crimes pendant la guerre », avaient agi « sur les directives du Vatican » [29] .
Les rescapés subirent un sort plus sévère que les bourreaux : parti de Rome le 13 juillet 1945, Hlond, à peine rentré dans son diocèse de Poznan, anima avec ses pairs les pogroms déclenchés au Sud, dans celui de Sapieha, Cracovie (notamment le 11 août). A l’instar du « gouvernement » de Londres que Papée continuait à représenter au Vatican, la « résistance » d’extrême droite (NSZ) était chargée de liquider les rares survivants juifs (80 000), qui avaient fui la Pologne en 1939 pour se réfugier en URSS et étaient considérés comme le symbole de l’ennemi russe (au point que dès avril 1946, 50 000 avaient à nouveau fui et continuaient). Promu archevêque de Varsovie en avril 1946, Hlond, comme Sapieha, couronna l’entreprise en couvrant le 12 juillet par une conférence de presse le pogrom de Kielce du 4, le plus important (80 morts, une centaine de blessés, « la plupart grièvement »), organisé avec la complicité de l’évêque du lieu Kaczmarek : ce « malheur monstrueux » ne devait rien au « racisme », « le clergé de Kielce a rempli son devoir », les Polonais ont sauvé la vie des juifs pendant la guerre, etc. ; « la faute en est imputée aux juifs qui occupent en Pologne des postes dirigeants et tentent d’imposer au pays un régime dont la majeure partie de la population ne désire pas » ; il ne pouvait donner un avis sur le NSZ, car « il s’interdit d’aborder » les problèmes relatifs à « la Pologne intérieure » ; à une question sur le motif de non-condamnation publique par le clergé de l’antisémitisme depuis la libération, il répondit qu’une enquête avait montré l’inutilité de la première en raison de la disparition du second : un autre pogrom tua alors trente juifs sur la voie ferrée Kielce-Czestochowa. Dans cette atmosphère cultivée par le « Mikolajczik en soutane » (surnom de Hlond) la gauche dénonça « la main du Vatican "protecteur des Allemands" ». Lequel ne dit mot du pogrom de Kielce, pas plus que la grande presse américaine, assez obsédée par l’anticommunisme pour lâcher ce terrain - alors que les diplomates français sur place bouillaient d’indignation.
Autre indice du sens des « silences » pacelliens, les prélats les plus collaborateurs - parfois non dissociables des criminels de guerre - connurent à dater de 1945 une gloire qui contrasta avec les rigueurs réservées aux audacieux de la guerre : devenu cardinal parce que Pie XII fut en 1945 contraint à le nommer - Paris avait averti qu’il refuserait dans le cas contraire toute nomination française -, Saliège, soumis, comme de Solages, à mainte humiliation, en témoigne éloquemment [30] .
Les Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale (ADSS), documents officiels dont le scandale né de la pièce de Rolf Hochhuth, Le vicaire, a suscité les premières publications, ont mis l’accent mis sur l’envie profonde, mais toujours autocensurée ou demeurée officieuse, du Vatican de s’opposer à « la destruction des juifs d’Europe ». La tentation est grande, face aux « silences », de rechercher les traces de ce qui aurait pu se passer si... Le récent ouvrage, par ailleurs scrupuleux, de Georges Passelecq et Bernard Suchecky, L’encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Église face à l’antisémitisme (Paris, La Découverte, 1995), révèle une fois de plus les limites méthodologiques d’une recherche de présomption d’innocence fondée sur une documentation pour l’essentiel non originale : la consultation des dossiers originaux met plutôt l’accent sur le refus d’aide de l’Église romaine, précocement accompagné de la négation ou de la minoration vaticane des massacres, et sur les terrains nationaux, de pratiques de persécution que la Curie, hypothèse minimale, ne réprouva pas. Les archives originales nous placent davantage dans la logique de l’antisémitisme particulièrement profond diffusé avant guerre - et depuis si longtemps - par l’institution catholique.